Quand est-ce qu'une histoire se termine ? Est-ce lorsque les mots de la rupture sont prononcés ? Avant, lorsque le seul ciment encore présent est celui de l'habitude ? Après, alors que les souvenirs sont encore présents et que les sons, les odeurs ou les couleurs résonnent encore dans certains de nos rêves ?
Le taxi le ramène vers l'hôtel. Son esprit n'est pas très clair : on a fêté son départ comme il se doit, avec l'alcool qui a coulé à flots. Ça n'était peut-être pas la meilleure des idées de mélanger la bière avec des alcools forts et de s'envoyer cet espèce de traître de "vino de misa". Alors que la musique de la dernière boîte de nuit résone encore dans sa tête, le sang qui circule violemment dans ses tempes lui rappelle que, finalement, l'alcool était une excellente excuse.
Deux semaines auparavant. Le taxi qui vient de le prendre à l'hôtel le dépose devant les locaux de S. Il a un noeud énorme à l'estomac, et le café pris dans l'avion il y a, semble-t'il, trente secondes, semble vouloir remonter et vivre sa vie de café libre en ces terres ibères.
Il prend l'ascenseur, il est encore visiblement très tôt et personne n'est encore arrivé. Du moins, il n'y a que son contact, qu'il a eu brièvement au téléphone 2 jours auparavant. Salutations d'usage, mais contact froid, étrange pour un espagnol. Ça s'annonce bien.
Encore deux semaines auparavant. "Tu pars à Madrid. Ça fait partie du contrat : on doit faire le transfert de compétences". Son entreprise va fermer dans quelques semaines. Et le contrat est repris par un concurrent, basé dans la banlieue nord de la capitale espagnole. Il a hésité quelques heures avant d'accepter. Quelque chose de désagréable dans l'idée d'aller filer un coup de main à des gens qui lui piquent son travail.
Il avait fait part de ses doutes à C. Elle lui avait dit : "ne soit pas bête, c'est une excellente opportunité". Et d'ajouter : "Puis je te ferai visiter Madrid !". C était la responsable de la branche espagnole du Service Clients d'un grand constructeur informatique. Et ce grand constructeur était le client qu'ils avaient perdu au profit de S.
Ça faisait près de 2 ans qu'il travaillait là. Et en quelques semaines il avait su se montrer quasi indispensable dans sa petite équipe. Et quelques fois il devait contacter le Service Client du client. Et il tombait sur C. Une voix un peu rauque. Très impressionné au début, il l'était. Et très pro. Mais très rapidement le contact était passé. Et de fil en aiguille, ils s'étaient échangés les adresses email et avaient rapidement ressenti l'envie de voir des photos l'un de l'autre. Rien de bien méchant, en tout bien tout honneur. Il y a des personnes comme ça, avec qui le feeling passe immédiatement. Avec qui l'on ressent qu'en d'autres circonstances, on pourrait être "pote".
Retour dans les locaux de S. Les salariés commencent à arriver. On lui présente E et F, deux "mentors" pour reprendre la terminologie, qui vont être en charge de l'équipe d'agents fraîchement recrutés pour l'arrivée de ce nouveau client. Finalement, la nouvelle équipe arrive et les présentations sont faites. Ils seront le support technique des clients de son ex-client. En les voyant, il se revoit des années en arrière. Il ne devait pas être bien différents de ces 8 jeunots, dont une fille. Il a deux semaines pour les former, et il n'a aucune idée par où commencer. Mais il a encore du répit, le travail ici ne commencera que dans quelques jours, les appels sont toujours routés vers la France. Petit tour de table pour savoir ce qu'ils ont un peu dans le ventre. Il va y avoir du travail, pense-t'il, car aucun n'a d'expérience... Soudain, branle-bas de combat : les appels entrent à foison. La tartine tombe toujours du côté beurré... Il sent le monde s'effondrer sous ses pieds : il a en première ligne de la chair à canon même pas formée, pleine de bonne volonté, certes, mais la bonne volonté ne remplace pas toujours les compétence. Suivent 9 heures à base de 8 questions simultanées posées par un client lambda à l'autre bout de l'Espagne et pour laquelle ils n'ont que bien peu d'idées pour savoir quoi répondre. Fin de la première journée. Tout le monde à l'air content. Lui n'en peut plus, il prend congé, félicite ses "ouailles", prend un taxi, rentre à l'hôtel, s'arrête en récéption histoire d'utiliser un PC mis à disposition pour vérifier ses mails et envoyer ses première impressions à son équipe en France, monte dans sa chambre, prends un bain et se couche, exténué. Demain est un autre jour. Et il promet d'être dans la même veine.
Premier week-end à Madrid. Les 5 premiers jours ont été tellement fatigants qu'il n'avait que la force de rentrer à l'hôtel, sans dîner. Là, il a pu contacter C, ils vont se retrouver pour déjeuner. Il a passé la matinée à se balader dans la ville. Il s'est levé aux aurores pour voir Madrid s'éveiller, profite pour prendre un petit-déjeuner dans un café quelconque, surpris de voir qu'on lui amène un croissant dans une assiette, avec couteau et fourchette. Il entre dans un salon de coiffure histoire d'être à peu près présentable, puis continue sa balade jusqu'au point de rendez-vous, en plein centre de Madrid. Petit coup de fil de C pour dire qu'elle arrive, qu'elle est presque là. "Où ça ?" "Regarde, là, sur ta droite, tu vas me reconnaître à mes lunettes fashion !". Ils se reconnaissent, tombent dans les bras l'un de l'autre, et il suit C, qui lui dit qu'elle connaît un restaurant extraordinaire, que c'est un de ses amis qui le tient. La Sacristia. A deux pas de la Gran Via. S'ensuit un déjeuner magique, le temps passe sans que ni l'un ni l'autre ne s'en rende compte. Tous deux rient à gorge déployée, goûtent le plat de l'autre. c'est vrai qu'elle est charmante. Vivante, pleine de joie de vivre, presqu'insouciante. Et même si elle est blonde, et que ça n'est pas son style de fille, il craque quand même. Elle est simplement rafraîchissante. Ils partagent à deux le dessert de C, puis il insiste pour payer le restaurant. Direction : Madrid !
"Viens, je vais te faire visiter un peu !"
La visite est très orientée : boutiques de fringues, de chaussures, bref, du shopping. "Tiens, au fait, ça, là-bas, c'est la Plaza Mayor, et au bout c'est le Tio Pepe". Evidemment, question visite touristique elle repassera ! Après une énorme journée de marche, ils rentrent chez elle, il faut qu'elle se change. Elle a un deuxième job, le soir, elle sert dans un pub, au centre ville. Visiblement, cumuler deux emplois est assez commun. Une fois changée, ils prennent le bus. "Tiens, ça c'est le Manzanares !". "Heu... Tu es sûre ? Parce que pour une rivière, c'est à peine plus large qu'un caniveau, quand-même..." Crise de rire, sourires des autres passagers. Ils arrivent au B. B., le pub en question, où elle lui présente tout le monde. Il y a encore peu de clients, la soirée commence à peine. Les patrons du pubs sont un peu la deuxième famille de C. Et ils sont persuadés qu'il est son nouveau petit ami. Rapidement, elle est trop prise par son travail, et lui trop fatigué, il va rentrer donc à son hôtel. Elle sort avec lui pour lui dire au-revoir, petite conversation plaisante de quelques minutes. Ils se font la bise, il fait signe à un taxi qui s'arrète, il s'y engouffre.
Petit coup de fil le jour suivant pour la remercier pour cette belle après-midi madrilène et elle de le maudire de l'avoir tant fait marcher.
Les jours suivants sont toujours aussi intenses, mais les petits apprennent vite. La demoiselle se démarque largement du lot. Il le lui a dit, en apparté, d'ailleurs.
Maintenant, c'est quasiment sorties tous les soirs jusqu'à pas d'heure. Les matches de foot entre l'équipe espagnole et l'équipe italienne, également sur place. Sorties en groupe pendant lesquelles il se rend compte que finalement, il y a une vraie différence entre la vie à Paris et la vie à Madrid. Et il commence même à penser qu'une histoire avec une espagnole ne serait pas pour lui déplaire. Il a bien remarqué la grande S, le cliché exact de l'image qu'il se fait de la femme parfaite, et le contact passe bien.
Dernier soir à Madrid, un jeudi. Il reprend l'avion le lendemain, vers 11h. Les équipes espagnoles et italiennes ont décidé de fêter comme il se doit le départ du français, et lui montrer réellement ce qu'est la fête à l'espagnole. Pour ce dernier soir, C a voulu se joindre à eux. Un peu étrange dans la mesure où C représente quand même le client, au yeux de ses ouailles, et qu'ils ne sont pas spécialement au courant de son amitié avec elle.
Tournée des bars, des tavernes, des pubs et autres endroits enfumés, bruyants, où l'on se serre tous les uns contre les autres. C'est tantôt la tournée de l'un, tantôt celle de l'autre. C ne se décolle pas de ses côtés, lui pose la main sur la cuisse régulièrement lorsqu'ils sont assis. Il fait spontanément de même. Petit à petit, il la serre par la taille, lorsqu'ils sont debout. La troupe souffre de quelques désistements au fur et à mesure que la nuit se termine, mais un petit groupe parvient néanmoins à entrer dans une boîte de nuit, et il se surprend à danser la salsa avec C. Il ne sait pas si l'alcool
l'aide, mais il se sent pousser des ailes. Il n'est à priori pas un bon danseur, et il n'a jamais réussi à faire danser son ancienne petite amie autre chose que du rock, que lui n'aime pas ça, et que ça donnait même un peu quelque chose de ridicule. Il se reprend intérieurement "non, on est plus ensemble". Il a un peu de mal à l'oublier, ils s'appellent régulièrement, presque comme si de rien n'était. Il l'a eu quelques heures plutôt et elle lui disait qu'elle avait hâte de le revoir, ce qui l'avait laissé coi.
Il a ses mains sur ses hanches, et pour une fois, tous les mouvements semblent naturels. Elle suit parfaitement ses injonctions, impulsées par des petits mouvements de main, des regards. C'est extraordinaire ce qu'elle peut être belle, pense-t'il. Les quelques collègues encore présents les regardent discrètement, il le sent bien. et c'est la première fois qu'il arrive à danser avec quelqu'un et que ça paraisse naturel, sans lui marcher sur les pieds. Tout semble avoir été chorégraphié lontemps en avance. La musique change, et leur danse s'arrête. Ils ne se sont pas quitté du regard. Il a l'impression que la musique s'est tue, que les lumières ont masqué les gens autour. Il n'y a plus qu'elle et lui. Elle est ses immenses yeux noisette.
c'est elle qui l'embrasse la première. Lui n'est pas surpris, pour une fois. C'est un baiser extrèmement doux. Il prend un malin plaisir à savourer lentement cet instant, à effleurer une seule lèvre, puis les deux. Il sent l'excitation le gagner, et leurs deux souffles se font plus rapides, haletants. Ils sont seuls au monde et il n'y a plus que ses lèvres qui le relient à la réalité.
Puis un flash, un image, un fraction de seconde. Il revoit son ancienne petite amie. "On se voit la semaine prochaine ?". "Oui, d'autant plus que j'ai un petit truc pour toi". La magie retombe. En fait, tout retombe. Et la musique et les spots reviennent. Il est mal à l'aise, un coup de chaud. Elle a du le sentir également. Elle est parti se chercher à boire. Au bout de quelques minutes, il va la voir, il va rentrer. Il se dit qu'il devrait lui demander de rentrer avec lui, ou de la raccompagner, et en même temps il s'y refuse, l'image de l'autre est trop présente.
Retour dans ce taxi qui le ramène à l'hôtel. C'était sa dernière nuit à Madrid. Il se dit qu'il a bien fait de rentrer seul. Il aimerait bien se donner une autre chance avec son ex. Et que C n'attendait rien en particulier. Oui, pense-t'il, j'ai bien fait de ne pas aller plus loin. Ses valises sont déjà préparées. Mais il n'a plus trop envie de partir. Et si c'était plus simpe de prendre un nouveau départ dans une nouvelle ville, dans un nouveau pays ?
Mais il croit qu'il a sa réponse. Quand est-ce qu'une histoire se termine ? Après, alors que les souvenirs sont encore présents et que les sons, les odeurs ou les couleurs résonnent encore dans certains de nos rêves. Et ses yeux noisette.